Laqlaq l’atelier. Le héron qui fait danser les peintures

Affiche Laqlaq l’atelier. par © Pierre Belin

Spectacle vivant. Exposition-mouvante-sonore. Improvisation danse-musique en rapport avec les toiles de Nagham Hodaifa.

Création musicale : Youssef Hbeisch, danse : Elsa Pernot, Janet Amato et Alice Pernot. Collège Néerlandais, Paris, 2 et 5 avril 2009.

Laqlaq l’atelier

   Lorsque, il y a quelques mois, Elsa la danseuse entre dans l’atelier exigu de Nagham envahi de musique, qu’elle se meut entre chevalet et toiles, passe par dessus les dessins, les pots de couleurs avec la précaution et la grâce d’un échassier, que le peintre mène le ballet de sa brosse et lui tend le bras pour enjamber, que l’accord musical se fait touche, l’entrechat entrelacs, la gambade couleur, que leur contour projette ses ombres : alors, ensemble, dans ce cube de tous les sens et ces sensations au cube elles improvisent, rieuses, une danse. Ce pas de deux fait son chemin, s’enrichit de rencontres, évolue, s’exalte en spectacle, prend tournure d’une peinture vivante. Et de la joie créatrice naît Laqlaq : ce drôle d’oiseau perché, emmanché d’un long cou, qui profile son corps gris, fuselé, dans les bassins d’Orient. Laqlaq[1] « le héron qui fait danser la peinture ».   

   L’œil du héron, mobile, fait de l’atelier ce carré d’eau où se reflète le ciel et le vert des toiles dont le motif se suit d’une à l’autre. Bec, œil acérés qui fouinent, creusent, fouillent partout en font le symbole de l’indiscrétion. Ses œillades, son mouvement délicat démultiplient sa propre image sur la scène.

   – Or depuis plus de deux ans, faisant suite aux visages, le peintre pose du corps sur sa toile : pieds, nus ou chaussés, mains, esquisses hâtives. Elle dresse le portrait de l’atelier lui-même végétalisé en paysage qui l’entoure et l’observe : deux manières de faire jouer le dedans dehors.

   Comme tout peintre qu’incommode l’intrusion dans son univers, Nagham observe le silence. Elsa s’approprie le lieu, le convertit en piste où valsent le mouvement, le volume et les questions. Elle oblige le peintre, tête et pieds immergés dans la peinture, à sortir de la surface, de l’image fixe. Une peinture en 3D ? Et pour Nagham, toujours inquiète de la fragilité des toiles manipulées, déformées, quel ne fut son effroi lorsque Janet s’est glissée sous le châssis, a rampé puis a émis l’idée de se rouler dans la peinture ! L’incompréhension était réciproque. Le malaise passé, le dialogue a pu se faire : comment concilier les approches spatiales ?

   La synergie des arts fait naître les rencontres : trois danseuses, Elsa Pernot, Janet Amato invitant Alice Pernot, un musicien Youssef Hbeisch et Nagham Hodaifa se prennent au jeu. Laqlaq l’atelier est devenu spectacle.

    Laqlaq offre un rare spectacle vivant de la convergence des arts. Il illustre la rêverie créatrice se jouant à huis clos tandis qu’une artiste peint en musique, que le ballet échevelé du pinceau se démène, instituant l’espace pictural, qu’un corps danseur s’immisce entre les plages de couleurs, que le remue-ménage transforme l’atelier quand on déplace les toiles envahissantes. Des figures déhanchées, des ombres mouvantes s’esquissent d’une tache, naissent de la couleur, entrent sur la toile, en sortent, semblent souffrir, jouir, aimer. En compassion avec l’acte créateur, sont-elles nées de lui ? A son insu ? A part, pas à pas, geste après geste, de touche en touche, le peintre éclabousse de couleurs et brouille l’aplat, abolit les formes, construit et déconstruit. Du jeu et jets du pinceau, de l’œil et de la main, de la surface et de la profondeur, la calligraphie chorégraphie ce lieu où file la ligne, où creusent les figures, où se trame un imbroglio secret. De l’espace se dégage, en expansion, pour l’essor. Laqlaq aile, propulse, fait danser, bouger, vibrer, saccade et prolonge gestes et tableau. Son œil déplace les points de vue. Les toiles sur châssis se penchent, remuent, marchent. Elles vivent. La danse prend alors possession de l’atelier, bouscule le dedans dehors, transfuse le rêve et le réel, chahute l’ici maintenant, s’affranchit des catégories.

   Sous les lampes, c’est toute une nuit de visite, de question, d’errements, d’épuisement, de création. La ronde musiquée des heures.

   L’accompagnement musical de Youssef Hbeisch porte le fil du rêve, du spectacle, ponctue et lie pas et geste, aune et pointille l’espace scénique, conduit notre regard, enchaîne la mesure sans jamais prendre la tonalité dominante. Le son porteur est juste, délicat telle la démarche de la créature fine et raffinée qui mène allusivement le jeu. L’improvisation mélodique, le vibrato des percussions saisi par le micro, la voix du buzuq accordent ici orient et occident, silence et mélopée, sérénité et rythme syncopé, canevas du conte et libre modernité : souffle abstrait et cours d’une narration plastique. Il canalise, oriente l’énergie du peintre et le délié de la danse. Qui naît de qui ? Musique, danse, peinture sont un seul et même élan, une dramaturgie de l’espace, restreinte à la chambre du rêve, de la solitude, de l’artiste à l’œuvre, forgeant les mythes, s’ouvrant aux venues du réel, aux allers de l’imaginaire, sur le large, à l’infini.

   Le spectacle a lieu aussi bien dans le théâtre mental, abstrait et colorant du peintre, dans le désir spatialisant de la danseuse, qu’entre le jeu et le dialogue des toiles, qui dressées n’enserrent qu’un tableau, n’étalent au sol qu’une pièce d’eau ou de ciel – une héronnière. Corps et cheveux sont de libres pinceaux, comme la jambe et le bec du héron. Le merveilleux habite et sonorise l’intervalle : les corps présents absents, tapis derrière les toiles, allant venant d’elles, autour d’elles, les contournant, couchés sous la peinture, debout dans la couleur, couverts d’elles. Allure engoncée, empesée, sculpturale de vieux marabout, la toile, moi-peau souple et rigide, revêt l’opacité. Participant du spectacle, surface, couleur prennent vie, mouvement, relief, s’incorporent et s’incarnent. Danseuses ou figures sont les motifs vivants.

    Entre les lignes du dessein, par le vert et le ciel de la toile, Laqlaq libère la main, le corps, les notes, la représentation, les unit dans un récitatif poétique dansé, un spectacle mouvant, sonore. La mise en scène picturale s’invente : non plus un décor fixé au mur, mais actrice et représentation d’elle-même. Le peintre Nagham Hodaifa conçoit, au péril de l’œuvre, une manière nouvelle d’exposer la peinture qui oblige à repenser les usages et les matériaux.

    Plan, support, surface, l’espace pictural rencontre et prolonge l’espace scénique, en un théâtre d’arts vivants où joue la congruence des sens. Un tel dialogue des muses (arts plastiques, danse, musique, poésie) et ses prolongements (affiche, photographie, vidéo, projection) convoque leur synthèse. Art total, Laqlaq le héron originaire de plusieurs sources, autre phénix, reconstitue le Simorgdes arts. Spectacle mixte, convertible, adaptable, évolutif selon les acteurs, les danseuses, leur nombre, servi par l’improvisation musicale selon les contraintes : forme brève ou longue, jouée dans le mouchoir de poche de l’atelier à des espaces supposés infinis …

   Chaque lieu sécrète son génie propre. Le Collège Néerlandais offre l’opportunité d’un carré d’eau que le héron et son cortège de signes, d’énigmes, rejoint quand au sortir du spectacle s’éteignent les lampes, s’ouvrent les rideaux, que le peintre franchit le seuil de l’atelier, du règne diurne.

   Le spectacle a été donné en version courte dans le cadre du Printemps des Poètes, le 13 mars, Communic’Art, galerie Jardin, dans le XIVe. Puis les 2 et 5 avril, il s’est joué durant 45 minutes avec succès dans la salle de conférence du Collège Néerlandais, à la Cité universitaire. Le 5, au festival Cité Talents 2009, à Paris. Le lendemain, la troupe entamait une tournée par la Picardie: extraits les 6 et 7 avril avec projection de diapositives, et version petit le 10 au Printemps des Arts, lycée de Chauny. Le public sort conquis.


[1] Laqlaq, لقلق désigne la cigogne, mais si Nagham Hodaifa privilégie le son qui claque, c’est l’image du héron مالك الحزين malek al hazin, en traduction littérale : le possesseur triste, ou le maître des tristesses) qui impose son image, oiseau de nombreuses légendes au Moyen Orient, il symbolise aussi l’indiscrétion ; il se substitue parfois à l’image du phénix.