2023 marque un tournant dans l’œuvre picturale de Nagham Hodaifa qui nous présente, en mars, galerie Jacques Leegenhoek, le cheminement d’une année entière.
La suite récente de dix tableaux de cette peintre franco-syrienne nous place au centre d’un jeu complexe de miroirs, de renvois et de réflexions. Le thème du double, la reprise de motifs autoréférentiels, les emprunts aux arts visuels, font jouer, d’une toile à l’autre, les ressemblances et dissemblances, l’écart et le même, l’autre. Dans cette variation où chaque tableau expose une rencontre frontale du sujet interrogeant son miroir, nous saisissons une gestation, un mûrissement à l’œuvre.
Peignant depuis l’âge de treize ans, l’artiste diplômée des Beaux-Arts de Damas, vit en France depuis 2005. Après une période de semi-abstraction, de déconstruction du corps, d’hybridités, Nagham renoue dans une nécessité avec la figure humaine. Après les petits formats elle revient au grand. Elle synthétise des éléments questionnés auparavant pour eux-mêmes : seuil, drapés, fragments du corps, miroirs, gants, couleurs, gestuelles, conjugués à des citations explicites de la Peinture occidentale. Telle convocation des ressources pour servir l’ampleur et la complexité du propos.
Femmes au miroir
Ces dix femmes au miroir de plein pied ne sont pas des autoportraits. De l’une à l’autre nous suivons une évolution. Si son pinceau se souvient de travaux antérieurs la nouveauté du propos, référant au passé, surprend. Vêtant ces femmes de la chemise héritée de sa grand-mère, Nagham se situe dans cette quête de soi par rapport à sa propre démarche, dans un jeu d’autocitations, de reprises, d’inversions, de renvois et d’appels d’un tableau à l’autre. Le corps entier, la figure se sont reconstitués, corps féminins, dédoublés, questionnés, multipliés.L’aspect de chacune change, brune, blonde, ainsi que sa gestuelle, ses regards, la place du miroir se modifie.
La mimésis jouant de reprises, le regard nourri plonge délibérément dans l’héritage visuel. Les autoréférences vont s’augmenter de citations picturales (Botticelli, Caravage, Velázquez, Le Gréco, Goya, Rothko, Vermeer), cinématographiques (Tarkovski, Kurosawa, Bergmann). Mythes et poésie sont aussi convoqués : Narcisse, Vénus, Méduse, Ophélie, Prométhée…
Et, au figuratif se mêlent l’abstrait, le symbolique, l’imaginaire des éléments. Le sans forme de l’eau féminine, porteuse de vie, les turbulences de l’air, l’éclat d’une matière lumière.
Tout cela s’entrepénètre, se renforce, fait signe. Le visible renvoie à l’immatériel, à l’invisible.
Une énergie travaille cette peinture, qui émane autant des couleurs que de la puissance d’exécution. Exaltés, les tons fauves surgis d’une ombre nous happent. Touche colorante, textures, grand format et plein pied nous transportent dans un face à face qui expose l’artiste à sa propre transformation, là où commence l’éternel questionnement qui accompagne une vie sensible en éveil, qui d’une œuvre engendre une œuvre.
Suivons le film de création où se mêlent étroitement, visible, invisible et les quatre éléments, l’arrêt et le passage.
– Dans un intérieur, le face à face intime devant le miroir. La Vieille robe de nuit, objet de transmission, dont le blanc rassemble toutes les couleurs et ces attributs récurrents ; gant, drapé, seuil, reflet, vert… s’ajoutent à la transition du miroir.
– Génésis, sous la chemise fleurie, les mains désignent le ventre, le sein, lieux d’une gestation à l’œuvre. Le vert de la chemise, de la nature abstraite au bas du tableau, l’eau féconde participent du renouveau.
– Le moi et son double. Vénus pudique aux pieds dans l’eau, parée de candeur, craintive, celle-ci incarne la jeunesse. Échevelée, elle unit la blondeur de la Primavera aux serpents de Méduse – figure apotropaïque, fascinante dont on ne peut contempler que le reflet ou sa représentation par l’art. Son geste d’appréhension devant son image appelle protection. Ses cheveux sont des flammes aussi dont l’incendie s’arrête à la limite du miroir.
– La courbe de tes yeux Cette mutine, tête penchée, proche d’un autoportrait, a été enlevée en trois jours par la peintre, en mai. Le vert des deux robes et du sol joue avec le bleu du miroir.
– Autoportrait, allégorie de la Peinture est une toile manifeste. Ce premier et seul autoportrait de Nagham s’accompagne d’emprunts à Velázquez. Mentor et témoin, ce visiteur du moi incarne, avec l’intrusion du tiers, la dimension de l’Autre. Séparé d’elle par le fleuve du Temps, il est le guide vers l’au-delà, le hors. Sur le seuil, dans l’entre deux, venant partant du fond du miroir, par lui s’opèrent le passage et aussi la passation. Par lui, s’effectue la transmission du métier. Ainsi adoubée Nagham tient la palette et les brosses, outils de la création.
– L’entre deux La blonde chevelure où souffle Zéphir évoque Botticelli. Inspirée par la troisième toile, le sujet porte ici une chemise blanche que verdit le reflet. La main découvre un sein. Les vagues de l’air, la dentelle d’eau et feu des cheveux animent la composition.
– Plénitude. L’Impétrante pénètre au centre d’un triptyque. À gauche, s’écoule en sorte de dragon une eau matricielle. L’image spéculaire occupe le pan droit. Sont donc ici convoquées les trois instances du symbole, du réel et de l’imaginaire. Dans l’entre deux, elle s’arrête, prise entre le rougeoiement du seuil et le carré incandescent de lumière. Le miroir menteur où le bleu de la robe convertit en jaunes se souvient aussi de Vermeer dont il inverse la perle. Son regard l’a quitté pour suivre le geste tendre de ses mains qui montrent et protègent son ventre fécond.
– Dans ce très grand format elle se dresse, hiératique, Dame de Sagesse aux prises avec le Feu. Côté miroir, immatériel, La Dame des laves n’est plus que transparence. Ange, témoin, victime au milieu des flammes de l’actualité elle assiste à l’embrasement et la fusion de toutes les violences et cataclysmes. Comment se tenir en regardant ce monde brûler ? Le tourbillon incandescent du brasier, des laves, contraste avec le calme.
– Les jumelles couchéesde La Traversée, Ophélie et Narcisse (un autoportrait), nous tiennent par l’échange des regards. Chevelures et eau, drapé et vagues, sont-elles sources du paysage ? Les verts qui règnent conjurent la vision sur le double, sur la mort, le reflet inversé, l’insurgent pour un surcroît de vie.
– Si la dernière toile diffère, elle a des rapports avec la première, avec Velázquez. Ici la musique se fait plus grave, les tonalités brunissent. Le cycle accompli, la jeune femme détachée du miroir sort dans la lumière. Plus de guide sur le seuil. Au crépuscule, elle va, la porte est ouverte. Un feu émane autour d’elle et le contraste lumineux ombre sa silhouette. À l’inverse du premier tableau, ici la chemise blanche du reflet est devenue noire. L’opaque révèle la clarté ; le miroir prend le feu du soleil, de la sagesse – feu principiel où les éléments s’engendrent et se neutralisent. Sa démarche, son guide l’ont conduite vers un ailleurs. Émancipée, elle part seule affronter l’ouvert, réaliser la transparence de ce miroir à laquelle Vinci invitait les peintres, vers un espace de lumière-énergie.
Miroirs
« Le visible est-il le vrai ? L’image est-elle ressemblante à mon être lequel lui échappe à l’infini. » Pour Nagham, la question n’est pas ce que l’on voit mais ce que le miroir ré-vèle (revoile). C’est au seuil de cet invisible que débute la quête spirituelle. L’intention de cette série de femmes au miroir, lequel devient l’image de tous les miroirs, n’était pas de faire un autoportrait. Dans sa duplicité, porteur de vérité et de non vérité, le miroir qui propose au peintre de saisir le sujet se regardant, tend un espace imaginaire très fécond.
Le miroir menteur qui joue d’inversions, de déplacements, de conversions n’est-il qu’illusion ? Il nous confronte à une naissance continue, jouant l’impermanence contre la durée du tableau qui fixe le moment de la révélation, l’inscrit dans l’épaisseur du temps, convoque le caractère, l’identité… Le tableau traite du sujet tel que l’éternité le change malgré la succession des formes. La présence du rideau évoque ici le voile ; le miroir révèle une part d’insondable, ajoutant à l’énigme cette part d’ambiguïté du sens : symétrie, entrée sortie, caché révélé, dehors intime. D’elles à elle, miroir l’un de l’autre, ces tableaux évoluent dans la variation : il y a identité dans la différence, de l’autre dans le même.
L’ici engendre un ailleurs. Le face à face nous révèle, par-delà la surface, une face du monde immatérielle, imaginaire, aux prises avec son autre. Re-véler c’est voir autrement. Non se mirer, mais déceler ce qui est en gestation, ce qui sera. Ainsi l’art éternise l’instant.
Matières, lumière.
Il est un autre rappel cher à Nagham, consistant à retrouver la manière et à la matière « artisanale » des peintres. Préparer la couleur, malaxer longuement, sensuellement, les pigments et la pâte, énergie colorante, les poser dans un élan, une exécution puissante. Elle se dit « attachée au matériau pictural brut. Avant mon arrivée en France j’étais totalement libre dans ma peinture qui était à la limite de l’abstraction ; puis suivront à partir de 2010 le morcèlement du corps, le corps paysage… Maintenant, là, je reprends cette liberté. Restée trop longtemps sur le seuil – cette incitation à aller au-delà – j’ai traversé le passage. Tout est permis dans la liberté du geste, des couleurs. » Son art accomplit l’audace d’un retour. Elle reprend l’hybridité du concret et de l’abstrait, de la nature et de la chair dans ces figurations avec seuil, fenêtre, porte, rideau, avec paysage. L’ouvert. Ici, sur le même plan, l’eau, le feu entrent dans le tableau, composent avec lui. Le drapé rejoint le flot, la vague, le nuage, le brouillard et la chevelure s’entremêlent, cheveux et miroirs s’embrasent. Les énergies circulent, les couleurs s’échangent jusqu’à embraser la matière en fusion des re-commencements. La dixième toile réalise en soi l’union du Tout et l’harmonie de la vie vulnérable avec l’univers.
Telle la blancheur de la lumière, l’intense feu héraclitéen fond tous les états de la nature, de la matière picturale. Une transmutation est à l’œuvre ; un Phénix renaissant.
C’est une entrée picturale, un commencement que peignent ces représentations qui nous confrontent à l’énigme du miroir. Le moment inaugural d’une étape qui conduit Nagham du franchissement à l’affranchissement. Synthèse des travaux antérieurs, ce cycle récapitule des moments de l’Art, allégorisant le dialogue entre les arts et les artistes, se réappropriant le regard de maîtres inspirés par le corps féminin, s’y intégrant en tant que femme. Ce renouement signe un renouveau : l’intrusion d’une femme dans la Peinture. Nagham interroge, brosses en main, la féminité de l’art dans sa représentation, sa vocation, sa fécondité. Engendrer ces images du double, de l’autre, de soi, s’est révélé être un auto engendrement, naissance en pleine maturité, en plénitude. La leçon du miroir s’est faite fécondité de l’art.
Ce cycle époustouflant d’une année se lit comme un déroulé, celui d’une histoire intime, d’un corps à corps avec le miroir, avec la Peinture, lors d’une interrogation, d’une éclosion, de l’avènement d’une passation.
Martine Monteau
publié dans Nagham Hodaifa, Matières spéculaires, cat. exp. du 14 mars au 6 avril 2024, présentée par Nadine Fattouh – Fine Arts, Galerie Jacques Leegenhoek, Paris, 2024..