Dans ses dernières œuvres, Nagham Hodaifa interroge deux passés : le sien et celui de l’art – chacun jetant une faible lumière dans l’obscurité de l’autre. Ils peuvent s’enchevêtrer au point de brouiller nos regards et notre mémoire. Entrer dans le miroir ou en sortir, la différence disparait. Ou bien c’est le miroir qui disparait pour ne laisser que les reflets. Les tableaux de Nagham sont un voyage caché à travers le corps, de son œil à sa main et à la toile, puis un voyage visible, des filles de sa main à nos yeux. (Si on appelle la peinture « fille de la main », comme, en arabe, on appelle la parole « fille des lèvres ».) Nos yeux touchent le corps qui parait devant nous, avec, dans les œuvres de Nagham Hodaifa, ses imperfections délibérées, et nous nous assurons de son absence. Car le corps se cristallise dans le miroir, et reste en même temps intouchable. Peut-être que, à l’instar de Bouhtouri dans son poème sur Iwan Kasra, nous voudrions palper la force du temps qui emporte tout. Ou bien peut-être que dans notre main s’éveille un désir obscur de détruire ce qui, visible ou non, est bien gardé. Une protestation s’élèvera contre ce qui entérine cette distance étouffante, distance de la honte, de l’obscurité, distance des interdictions de toucher et de photographier, dans les musées, les zones militaires, les banques et les temples…

***

L’imaginaire de Nagham Hodaifa oscille entre l’eau et le feu. Si la mémoire est un temps sans début ni fin, qui ondoie dans toutes les directions sans jaillir d’aucune source ni couler vers aucun estuaire, alors il faut un fond pour porter toutes ces vagues. Il faut une roche que les volutes de fumée n’étouffent pas, que l’incendie ne détruit pas. « L’éternité » est ce fond obscur, calme. « L’éternité » est ce mot vide et terrifiant, cette roche profonde sur laquelle s’accumule le temps, la couvrant des chemises des noyés, du vert des algues, du feu du corail.

L’art nous fait sortir de la mort et de son étroitesse, et Nagham Hodaifa, une fois après l’autre, revient au seuil, au monde de l’entre-deux, où les retouches n’ont pas de fin, où « peut-être » vient pousser l’« absolu » de côté, où les choses balancent entre s’incarner et s’effacer.

Peut-être l’art ne nous dévoile-t-il rien de spécial sur nous-même ou sur le monde. Peut-être change-t-il notre regard sur les deux, pour que nous allions vivre entre deux univers qui ne s’harmonisent que rarement, sur ce seuil où chaque humain est en même temps lui-même et un autre, où son corps est sa maison et son exil, sa liberté et sa prison, son plaisir et sa torture, sa vie et sa mort. Sur l’épiderme de ce corps finit le monde et commence le soi, ou bien serait-il plus précis et plus beau de dire : finit le soi et commence le monde.

***

A quoi sert ta lampe dans l’incendie, quand les têtes explosent comme des châtaignes ? Ne t’approche pas plus. Tu vas abîmer ton âme avant que tes yeux ne s’enflamment. Le ciel, dans l’intérieur lointain, est plus bas, plus large, plus pur. De tous leurs yeux, tout au long de la nuit, les galaxies observent le sommeil des volcans. Le vent a réduit la terre au silence, comme la plaie que tes ancêtres bourraient de café et de cendre. Les bavards se sont tus. Les rêveurs ne rénoveront pas la bouche de la montagne avec des mots. Il n’y a pas de main géante pour fracasser les tasses de la terre aux bords dentés. Tu es ici. Dans ta main, la tasse au bord cassé dont tu as hérité, et que tu n’as ni réparée ni jetée. La vapeur entoure ton visage comme l’avenir entoure ton passé.

Personne autour de toi n’habite le feu. Personne ne boit dans le miroir. Dans cette tasse dangereuse, ta bouche va commencer le silence du matin, alors attention à ce que tu vas dire quand la blessure et le réveil, le remède et ses précautions, seront désormais la même chose.

Golan Haji

Traduit de l’arabe par Nathalie Bontemps

*Les deux derniers paragraphes ont été publiés dans Nagham Hodaifa Incandescence, cat. exp. du 11 juin au 11 juillet 2026, présentée par Galerie Nadine Fattouh | c/o Galerie Jacques Leegenhoek, Paris, 2026.