À l’origine il y a le Qlib, un dôme volcanique assoupi près de Soueïda (qui signifie la Noire en référence aux roches basaltiques de cette région volcanique du Hauran) que Nagham Hodaifa, artiste Syro-française née en 1981, a contemplé durant sa jeunesse. Qlib terre natale, la vue familière, la présence protectrice de ce mamelon aux pentes douces, aux teintes changeantes, ont envoûté son regard d’enfant.

Avec le grand format La Dame des laves 2 – Le devenir spectateur, la peintre donne suite à un travail antérieur, né en 2023, avec le déclenchement de la guerre à Gaza : comment rester debout face à un monde qui brûle ? La peinture fait son chemin du ‘devenir spectateur’ au ‘devenir feu’. Elle revisite aussi le thème de la femme enceinte (Mère, Terre, Volcan), de l’issue de lumière (Vers la lumière, elle va).

Le film de Werner Herzog, Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft, l’a fort impressionnée. Les films et photos du couple, sollicitant sa belle énergie, ont réveillé en elle une colère enfouie, née des atrocités subies et refoulées par son pays natal. Au réel sont venus se greffer l’imaginaire, la réflexion philosophique et les mythes. Nagham Hodaifa, bouleversée, a su bellement sublimer les évènements tragiques en peignant cette série de volcans mêlant paysages vrais, souvenirs, scènes rêvées.

Aux diverses phases du volcanisme (le Déchaînement, Coulée de lave, Avalanche de feu, Nuée ardente, La Maison en feu) répond l’emploi de plusieurs techniques mixtes sur toile ou papier : huile, tempéra, glacis, pastel, or, laque transparente, pigments naturels, émulsions, traces, inclusions… Quand la terre s’ouvre, par la brèche s’ouvrent des perspectives illimitées. Formes et couleurs se confrontent jusqu’à l’incandescence, comme le concret et l’abstrait, le songe et la véracité. Devant la Nature prise dans ses excès, aux éléments bouleversés : le roc devenu flux mouvant, l’informe – nuées, gaz et coulées – solidifié, les vivants se figent dans la stupeur, éblouis, fascinés. Ce qui immobilise les hommes, les pétrifie, fait bouger la montagne, ébranle les éléments. Dans l’instable, les contraires fusionnent : fascination / terreur, destruction / création, fusion / explosion, jouissance / douleur, bienfaisance/malfaisance, démons et merveilles. Ce tumulte du monde, Nagham Hodaifa le peint calme car, jusque dans la nuit, il existe une harmonie, une unité cachée dans ce magma de formes et d’informe.

Dans ces paysages en feu, la présence de figures quasi fantomatiques ajoute son mystère à la réflexion. Ces survenants sont-ils des survivants, des revenants, des ombres ? Pour certains leur contour vaporeux n’apparaît pas de suite ; ils se perdent dans la brume. Pour ces témoins paisibles la catastrophe est objet du regard. Qu’est-ce qui, au mépris du danger, attire là et fascine les hommes comme la lampe attire le papillon ? La poétique du feu procurant jouissance, extase hypnotique, attrait funeste ? Le défi ? La paralysie de l’effroi ? Regardeurs passifs, stoïques, ils incarnent toute une société qui assiste impuissante en direct ou par l’image et le récit à de terribles cataclysmes – Notre monde brûle et, dignes et lucides, ils demeurent là, interdits, muets. À plusieurs ils sont l’Humanité. Le Volcan est ici la métaphore de tous les maux et désordres qui assaillent notre planète. Le déchaînement de la haine, le chaos de la guerre, des désastres naturels.

Cette montée des entrailles profondes allégorise-t-elle aussi l’âme, le feu intérieur, le silex de la pensée ? Ses batailles, intestines, ses luttes pour vivre, vaincre ; l’impérieux du désir ? L’écorce se fissure sous la poussée de l’être caché qui communie avec la Vie exigeant de s’élever au-delà d’une vie, d’échapper à un court destin pour joindre l’universel. La consumation du vieil homme signe la révélation, la renaissance, l’ouverture de la conscience, le Regard changé sur une Terre à sauver.

Pour l’artiste ce qui est feu va vers la vie. Après le Déluge vient la renaissance. Son message est d’espoir. En témoignent, entre deux mondes, la femme endeuillée et enceinte qui relie le passé au futur, et le joueur de ney qui charme et apaise la colère les éléments. Ils expriment la force de vie et la beauté de l’art qui sauvent et régénèrent, réenchantent le monde d’après, né du chaos tel le Phénix rené de ses cendres. Le Renouveau : la terre purifiée, fertile, rendue au vert. La transmission et la naissance des mythes et légendes, des démons et des dieux, des rites pour apaiser le Ciel, le Soleil et la Terre partout où les hommes côtoient les forces telluriques et chtoniennes. Alors que s’engendrent des mystiques parfois cruelles, sacrificielles, s’accroissent aussi la sagesse et la science.

Vers la lumière, elle va. Aller au-delà du volcan … La question philosophique de Nagham Hodaifa quant à notre Attrait brûlant (celui dont ont péri les Krafft)pour les paroxysmes l’amène jusqu’à Empédocle. Devenir feu n’est pas mourir mais faire lien, s’unir. Pour le sage d’Agrigente, happé par la Lumière, ce n’est qu’un passage, une transfiguration et transmigration de l’âme éternelle. Empédocle projette autour de lui le rayonnement de sa foi. Rien ne meurt, tout se mélange, se dissout, se transforme à l’infini. En état de béatitude, l’extasié ne ferme pas les yeux, ne cille pas. La consumation du corps est communion, purification de l’âme, rejonction cosmique. C’est par un désir d’amour qu’il se fond, halo, dans la plénitude d’un accord en un tourbillon de lumière et de ténèbre. Il va rejoindre le Tout dont chaque être émane, où tout se résorbe et fraternise dans l’infini (apeiron). La disparition au gouffre de l’Un n’est pas une chute ; mais une co-naissance. Le Sage ne tombe qu’en lui-même, la vérité étreinte, l’Amour réalisé.

Par cette nouvelle série de toiles née de l’énergie féconde du volcan, il n’y a pas deux ans, Nagham Hodaifa poursuivant son travail impressionnant, époustouflant, mêlant vision contemplative et mise en scène d’un songe, soufflant l’incandescence avec la poétique du sublime, nous forge là une belle énigme.

Martine Monteau

Paris, mai 2026.

*publié dans Nagham Hodaifa Incandescence, cat. exp. du 11 juin au 11 juillet 2026, présentée par Galerie Nadine Fattouh | c/o Galerie Jacques Leegenhoek, Paris, 2026.