« On ne peint jamais ce qu’on voit, ou croit voir. On peint à mille vibrations le coup reçu. »
(N. de Staël)
Les peintures de Nagham Hodaifa nous mettent face à un feu exalté, dont le rougeoiment s’enhardit jusqu’à déborder du cadre de la toile, envahissant l’espace tout autour de lui. Nos regards sont ainsi absorbés par le cœur de ce feu, par la puissance de son noyau incandescent qui se régénère en irradiant.
Ce même feu ardent, que ces peintures dévoilent, est bien autre chose qu’un bouquet de braises et de flammes incitant à la rêverie ou à la méditation. Elles nous montrent un brasier en expansion de ses forces effusives qui défient le regard et le déconcertent ; elles sont le résultat de l’irrépressible volonté de la terre à manifester les mouvements de ses tréfonds bouillonnants. C’est donc l’être du volcan qui s’affirme et s’expose, du volcan crachant, expulsant la matière en fusion sous les yeux des vivants.
L’iconographie du volcan fut illustrée en peinture notamment par deux artistes de l’Âge classique fascinés par la spectaculaire activité du Vésuve en éruption qui ne cessa de se manifester au cours du XVIIIème siècle. Ainsi, le peintre britannique Joseph Wright de Derby (1734-1797) représenta plus de trente fois la scène de cette éruption en des œuvres saisissantes, tandis que le français Pierre-Jacques Volaire (1729-1799) se fit une spécialité de ce sujet en s’installant à Naples en 1767, et y vendit ses figurations du volcan aux touristes d’alors comme s’il s’agissait de cartes postales.
Le projet pictural de Nagham Hodaifa se place à un tout autre niveau d’approche et répond à des exigences artistiques d’un tout autre ordre. Il ouvre à une narrativité mettant en relation, en confrontation, l’humain, le vivant terrestre, avec l’émergence de forces ignées surgissant, jaillissant des tréfonds de la terre-mère. Les représentations de telles forces, inspirant crainte, terreur, fascination, pourraient se concevoir comme une quête initiatique que sous-tendent des résonances symboliques.
Ainsi donc, si le feu du volcan est le motif central de cet ensemble homogène de peintures, c’est qu’il se réfère, à un niveau qu’on pourrait dire premier ou même « primordial », aux souvenirs des montagnes du pays d’enfance de l’artiste qui gardent en elles le secret de leurs colères archaïques, autrement dit de leurs périodes éruptives, imprégnant et fécondant ses visions imaginatives.
Dans nombre de ses tableaux, ce brasier si violemment vivant, tellement exacerbé, s’intensifie sous les yeux de figures humaines qui apparaissent, debout, placées devant ou en arrière-plan de lui. On ne saurait distinguer leur identité, mais elles sont là, présentes, proches ou lointaines, figées, subjuguées, paralysées peut-être. Elles prennent la mesure de la puissance démesurée de ce foyer inextinguible qui, métaphoriquement, nous entraîne à rappeler l’incendie du monde, les feux et les flammes des guerres présentes. Parmi ces figures, celles de la femme vient à l’avant-scène du drame volcanique. Elle y tient une place éminente. On la voit de dos enveloppée d’un voile sombre à l’exemple de l’une de ces prêtresses antiques, l’une de ces vestales gardiennes du feu, ou bien elle est entourée par des volutes de fumées denses et des vapeurs mouvantes qui sont autant de nuées échappées du foyer volcanique. Ainsi, la présence féminine n’est-elle pas celle, si bien nommée et désignée par l’artiste, de « La Dame des laves » qu’elle présenta dans son exposition de 2024 ? On peut, de la sorte, la percevoir telle, par exemple, qu’une puissance tutélaire accordée à la vision du feu purificateur autant que fertilisant. On la voit d’ailleurs représentée à plusieurs reprises en état de grossesse : une première fois près d’un joueur de ney qui paraît charmer les nuées serpentiformes naissant du foyer volcanique ; sur une autre toile elle est couchée au premier plan du tableau, le regard tourné vers la nuée flamboyante. Elle doit donc pouvoir être comprise comme une allégorie de la vie faisant écho à ce que le volcan représente pour l’artiste : la vie de la terre, pourvoyeuse de montagnes, qu’elle synthétise par l’expression « la terre-mère-volcan ».
Sur une autre des toiles apparaît un personnage qui nous emmène au cœur de l’entreprise picturale de Nagham Hodaifa : c’est ce vieil homme aux cheveux et barbe blanches, bras croisés sur la poitrine, placé à l’angle inférieur de la toile, penché sur le bord du brasier. Il s’agit d’Empédocle qui, selon la légende, se jeta dans l’Etna en laissant pour témoignage ses sandales sur le bord du cratère. Ce philosophe présocratique pose les deux principes qui génèrent les cycles de l’univers : Amour et Haine engendrant les quatre éléments constitutifs de la matérialité du monde : l’eau, la terre, le feu et l’éther (l’air). Si Amour est force d’unification et de cohésion, à l’inverse, Haine est force de division de l’unité du monde. Dans ce tableau, que l’artiste a intitulé « Le devenir feu » on découvre le philosophe dans une attitude contemplative, une crainte révérencieuse, et l’appel du bûcher (la poétique de l’anéantissement). C’est ce que Bachelard caractérise comme « Le complexe d’Empédocle ».
De ce fait, les peintures de Nagham Hodaifa tiennent leur cohérence thématique au fait qu’elles mettent en jeu, organisent une vision qui sous-tend la conception présocratique qu’on vient d’évoquer, fondée sur cette dynamique de l’unification/dislocation des quatre éléments constitutifs de la matérialité du monde auxquelles se réfèrent les formes et les couleurs mises en œuvre par l’artiste. Ainsi, les diverses modalités de fusion des rouges, violets, jaunes soufre, orangés, fauves expriment la violence et le rayonnement du cœur volcanique, la gamme des bruns et des noirs mêlés renvoient aux profondeurs mystérieuses de la terre, tandis que toute une déclinaison des bleus et des blancs emmêlés dessinent les mouvements ascensionnels des vapeurs d’eau mêlées à l’éther (l’air) pour s’y dissoudre.
Sur le plan des formes, on peut citer par exemple la peinture qui dévoile le sous-sol de la terre : on y voit une coupe géologique présentant une concentration magmatique sombre, noire comme l’est le basalte. Dans ce même registre on découvre une autre peinture montrant une coupe du sous-sol où figurée une surprenante et vaste poche (un synclinal?) pleine d’une matière d’un vert vibrant et filandreux qui n’est pas sans évoquer la poche amniotique. Celle-ci est sous-jacente à une montagne idéalisée à laquelle elle semble rattachée. Cette même montagne est surmontée, enveloppée d’une atmosphère aux nuées mouvantes, agitées de vapeurs liquides, de fumerolles, qui recouvrent le ciel.
Pour l’essentiel, les œuvres de Nagham Hodaifa se focalisent sur l’être du volcan éruptif impliquant les éléments structurants de l’univers matériel invoqués par Empédocle. Les œuvres sur papier, de leur côté, explorent le cœur brûlant du volcan : on pénètre dans la matière en fusion, où les rouges se fondent dans les rouges, se diluent ensemble dans l’embrasement. C’est ce qu’on retrouve aussi dans les pages peintes du livret qui offre, en le feuilletant, des visions prolongeant et explicitant les thèmes-clés exposés et développés sur les tableaux. Remarquons cependant que l’une des peintures de ce livret montre la charpente d’un grand bâtiment en feu qui paraît faire allusion aux désastres de la guerre, à l’incendie du monde, dont son propre pays de naissance et d’autres encore ont été et restent le théâtre ?
L’œuvre peint de Nagham Hodaifa exprime une pensée picturale qui, sublimant l’univers mémoriel de son enfance, met en œuvre les puissances manifestées de la nature avec d’autant plus de conviction qu’elles s’étayent sur des universaux philosophiques, allégoriques, et sont servies par une riche palette de couleurs en vigoureux contrastes, explorant un monde de sensations qui laisse présager la venue de bien d’autres créations.
Joël-Claude MEFFRE
publié dans Nagham Hodaifa Incandescence, cat. exp. du 11 juin au 11 juillet 2026, présentée par Galerie Nadine Fattouh | c/o Galerie Jacques Leegenhoek, Paris, 2026.